Celui à la grande barbe blanche, tout habillé de rouge.

   Les fêtes de fin d’année approchent. Les couloirs sont décorés, un grand sapin illumine le hall d’entrée. Cette période, Paul la redoute, comme ceux qui l’entourent. C’était il y a vingt-et-un ans, mais le souvenir demeure intact. Et chaque année, c’est pareil, tout ce qu’il garde enfoui au plus profond de lui le reste du temps ressurgit. Mais aujourd’hui, c’est un peu différent.

   Dans sa petite chambre, Paul est plongé dans ses pensées, il est jeune papa. Pour le moment, la question de savoir comment aborder le problème avec son fils ne se pose pas, c’est un bébé. Ça ne le choquera pas de ne pas avoir de cadeaux. Mais qu’adviendra-t-il quand il sera plus grand ? Quand, systématiquement, son père lui interdira toute photo avec celui à la longue barbe blanche, tout habillé de rouge, dont il faut taire le nom. Comme si ça revenait à invoquer un démon. Son fils ne comprendra pas que ses copains et tous les autres enfants sauf lui puissent jouir de cette fête. Paul en est sûr. Aussi sûr qu’il ne pourra pas lui expliquer la raison. Pas avant des années. Si un jour il en trouve le courage et la force, il lui racontera cette nuit-là : celle du 24 au 25 décembre 1998. Alors qu’il n’avait que sept ans.

   Après avoir bien mangé — trop même ! mais c’était très bon ! surtout la bûche au chocolat ! – avec mes cousins, Kevin et Julien, on va jouer dans ma chambre. On s’amuse bien tous les trois. Pour moi, c’est comme mes frères presque, comme j’en ai pas. Au bout d’un moment — il est tard mais je sais pas quelle heure, sauf qu’il fait nuit depuis longtemps — maman vient. Elle ouvre la porte de ma chambre, et elle dit à mes cousins qu’ils s’en vont. Je les accompagne dans le salon, pour dire au revoir. J’aime bien faire des bisous à ma tata, Caroline, elle sent toujours super bon ! Mon tonton, Éric, lui, il pique par contre. Quand ils partent, y a du vent dehors. Mais y a pas de neige. Après, papa me dit d’aller me brosser les dents, et de me mettre en pyjama, pour aller faire un gros dodo. Je demande quand il va passer le père Noël. Je suis pressé d’avoir mes cadeaux. Maman me répond qu’il faut que je sois endormi pour qu’il passe. C’est la règle. Je ne lui répète pas ce que m’a dit mon copain Fabian, que c’est les parents qui mettent les cadeaux au pied du sapin. Je suis pas sûr que c’est vrai, et puis j’ai peur que papa et maman soient en colère si je leur en parle. Moi, tout ce que je veux, c’est avoir mes cadeaux ! Père Noël ou pas, je m’en fiche. Alors, je fais ce qu’ils me disent, et je vais me coucher. Je les entends débarrasser la table et faire la vaisselle. Comme ça dure un peu longtemps, je commence à m’endormir. Mes paupières, elles se ferment toutes seules. Comme si je les commande plus. J’ai bien dû dormir un peu, parce que quand je rouvre les yeux, y a plus de lumière sous ma porte, et y a plus de bruit non plus. Papa et maman doivent être couchés. Je me lève de mon lit, dans le noir, et je prends ma lampe de poche qui est posée sur ma table de chevet. Je l’allume, j’ouvre la porte de ma chambre, je regarde de chaque côté dans le couloir — j’aime pas trop être tout seul dans le noir, la nuit, comme ça — et comme je vois personne, je sors pour aller dans le salon. J’avance tout doucement, en éclairant tout droit, ma main tremble un peu. Quand j’arrive devant la salle de bain, j’entends la porte d’entrée qui s’ouvre, et je vois de la lumière au-devant de moi. J’ai peur. J’ouvre vite la porte pour me cacher dans la salle de bain. Je me glisse entre le meuble et le mur, dans le coin. Il y a un peu de bruit, mais pas trop. J’attends un peu de me calmer, que mon cœur batte moins vite, et je sors de ma cachette. Fabian a raconté n’importe quoi ! C’est sûr ! Ça doit être le père Noël qui est là pour apporter les cadeaux. Je rouvre la porte, glisse ma tête : personne ! Je vais dans le couloir, il fait froid, le vent a dû rentrer dans la maison. La chambre de papa et maman est ouverte, il y a un peu de lumière. Je m’y avance sans faire de bruit. Pour ne pas qu’on me voie arriver, j’éclaire le sol. Quand j’entre dans la pièce, un gros bonhomme me tourne le dos, je reconnais le père Noël. Au moment où je relève ma lampe pour mieux le voir, en espérant qu’il se retourne, il tape un grand coup dans le lit avec sa main. Puis un autre. Et encore un. Papa et Maman font des bruits bizarres. J’ai peur de nouveau. Dans la lumière de ma lampe, je vois tout ce rouge qui se propage sur le drap, comme de l’encre dans un buvard. Le père Noël se retourne. Il est grand, beaucoup plus que moi. Dans sa main, il tient un long couteau. Du liquide rouge en dégouline. Du sang. C’est du sang, c’est sûr ! J’ai vraiment peur. Je me mets à pleurer, comme je n’avais jamais pleuré avant, et je me jette sur le lit pour réveiller papa et maman qui ne bougent pas. Je fais tout ce que je peux, je crie, je les tape même, mais rien ne change. Je crois qu’ils sont morts. Je me retourne pour crier au père Noël combien je le déteste, mais il n’est plus là. Le couteau plein de sang est par terre. Tout ça est de ma faute ! Je n’aurais pas dû me lever. Maman me l’avait dit : « c’est la règle ».

   La porte de la chambre s’ouvre, c’est Maria qui lui porte son plateau-repas. Avec son petit gobelet de pilules sur le côté. Paul ne rechigne jamais à prendre ses médicaments qui, même s’il est de nature plutôt docile, le maintiennent dans un état d’apaisement, et réduisent l’anxiété dont il peut être victime, surtout en cette période. Assis sur le bord de son lit, Paul tient un oreiller dans le creux de son coude, comme il tiendrait un bébé. Une jeune femme accompagne Maria, une nouvelle que Paul ne connait pas encore. Et réciproquement. Du coup, une fois sorties de la chambre, la petite jeune demande à celle qui la forme :

 

 — Pourquoi il est là celui-ci ?

   Maria travaille ici depuis près de trente ans, c’est la plus ancienne du service. Par conséquent, elle était déjà dans ces murs quand Paul est arrivé, à l’âge de seize ans.

 — Paul ? Il a assassiné ses parents quand il n’avait que sept ans, mais il te dira que ce n’est pas lui le coupable, c’est celui à la longue barbe blanche, tout habillé de rouge.

 

 — Le père Noël ? demande la demoiselle dubitative.

 

 — Ne prononce jamais son nom devant Paul.

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